Porter la vie, porter la mort.
Ce que six peaux d'agneaux m'ont appris sur ma responsabilité d'éleveuse.

Vendredi dernier, je suis allée à l’abattoir récupérer des peaux d’agneaux que nous avions fait abattre afin de les faire tanner.
On m’a déposé les peaux ensanglantées directement sur le béton et je les ai mises dans des sacs plastiques.
Ces peaux appartenaient à des agneaux que j’ai vus naître, que j’ai nourri au biberon et dont j’ai pris soin. Je les connaissais. J’étais capable d’identifier chacun des agneaux qui avaient habité ces peaux.
Quand j’ai attrapé la deuxième, je n’ai pas pu m’empêcher d’échapper un :
« Oh. Licorne. »
J’avais sauvé cet agneau d’une hypothermie. Il était né durant une coupure de courant. Je l’avais nourri au biberon pendant plusieurs semaines.
Je l’avais vu grandir et je le flattais affectueusement tous les jours.
Licorne avait aussi un problème aux pattes qui aurait compliqué son avenir. Je pourrais vous raconter ça maintenant. Ce serait vrai. Ce serait aussi terriblement pratique.
Mais les cinq autres agneaux n’avaient aucun problème et étaient en parfaite santé. Ils étaient destinés à la viande.
Et si on arrêtait de décorer la mort ?
Pendant longtemps j’ai justifié la mort de mes animaux par la vie qu’ils avaient eue. Ils avaient été heureux, bien traités et élevés avec respect.
Leur belle vie compensait pour leur mort.
Mais j’ai commencé à nourrir une réflexion différente récemment sur mon rapport à la mort.
Lorsque j’ai ramassé la peau sale et ensanglantée de Licorne sur le béton de l’abattoir, cette réflexion a finalement mûri.
Je m’étais toujours dit quelque chose comme :
« Je fais tuer mes animaux, mais ils ont été aimés.
Ils ont eu une belle vie.
Je connais le prix de cette viande.
Je porte cette responsabilité pour vous. »
J’ai décidé d’enlever le mais.
J’aime mes animaux ET je les fais tuer.
J’ai décidé de regarder la mort dans les yeux et d’arrêter d’essayer de la justifier.
La mort en elle-même n'a pas besoin d'être justifiée ; la décision de provoquer une mort, elle, engage notre responsabilité.
Cesser d’avoir besoin d’être innocente, sans devenir coupable.
Si tuer est mauvais, je suis coupable.
Mais si je peux justifier que j’ai bien agi alors je suis innocente.
Aucune de ces affirmations ne me convenait.
Je fais de mon mieux pour élever mes animaux de façon exemplaire.
L'issue demeure la même.
Ils meurent.
Je ne me sens pas coupable pour autant.
Je ne me sens pas bien non plus. Et c’est la raison pour laquelle je justifie la qualité de vie contre la brutalité de la mort : pour atténuer la contradiction.
Mais je commence à croire qu’il existe une autre voie : habiter la contradiction.
J’ai pris cette décision.
J’en comprends les conséquences.
Je ne regrette pas de l’avoir prise.
Je n’ai pas besoin de prétendre qu’elle n’a pas eu lieu.
Et je n’ai plus besoin de me punir pour l’avoir prise.
Je me demande si la zone grise ne se trouve pas justement là : dans la responsabilité.
J’ai un pouvoir immense sur mes animaux. Celui de décider de leur mort.
Mais ce pouvoir ne me donne pas tous les droits. Au contraire, la responsabilité que je m’impose en trace les limites.
Je choisis de porter la mort de mes animaux sans chercher à m’en accuser ni à m’en acquitter.
Regarder la mort dans les yeux et être capable de dire : « Je l’ai provoquée » devient alors un garde-fou.
Une obligation de répondre de mes choix envers les animaux dont j’ai la charge.
J’ai poussé ma réflexion plus loin. Je me suis demandé ce qui se passerait si je séparais tout ça.
On dit :
La mort est douloureuse.
La mort est triste.
La mort est horrible.
La mort est injuste.
Mais lorsqu’on démonte chacune de ces propositions…
La douleur appartient au vivant. Il faut être vivant pour souffrir.
Le deuil appartient aux survivants. C’est celui qui reste qui expérimente l’absence.
La perte appartient à la relation. Il existait quelqu’un dans mon monde et il n’y est plus.
Même l’amour appartient à la relation que nous avions avec l’être vivant.
Et si on avait attribué à la mort des choses qui appartiennent à la vie ?
Et si tous ces attributs habillaient la mort jusqu’à devenir notre représentation de la Mort. Celle qu’il faut cacher, atténuer, dissiper et pardonner.
Mais quand on dépouille la Mort de tous ses attributs, que reste-t-il ?
La mort en devient déroutante par sa neutralité.
Il y avait de la vie. Il n’y en a plus.
Ce qui constituait cette étincelle, cette âme, cela t’appartient. Je suis sincèrement persuadée que la mort n’est qu’une étape et que la vie lui survit.
Ce n’est qu’une opinion.
Je ne sais pas où est allée exactement cette étincelle, mais je sais qu’elle n’est plus dans cette peau.
Habiter la mort ?
J’essaye d’habiter ma ferme autrement.
Et peut-être que ça consiste aussi à arrêter de n’habiter que la vie de cette ferme.
Parce qu’on adore raconter celle-là.
Les agnelages.
Les biberons.
Les petits qui sautent partout.
Le foin.
La lumière dorée.
Les belles photos.
Mais cette ferme que j’habite produit aussi du sang, des placentas, des cadavres, des carcasses, des peaux, de la viande.
Et ça n’est pas la face sombre de la ferme. C’est la même ferme.
Habiter la mort, c’est peut-être de refuser d’habiter uniquement les parties du cycle qui nous permettent de nous sentir bien.
Je crois que je n’essaie pas de justifier si manger de la viande est moral.
Mais plutôt de déterminer ce que devient notre rapport à la vie quand on cesse d’avoir besoin de considérer la mort comme son contraire.
Lorsque je mange de la viande, ça implique la mort d’un animal. Je crois qu’on peut simplement accepter d’en être responsable sans avoir à l’adoucir ou à le justifier et sans nécessairement le condamner.
J'apprends à habiter le fait que les mêmes mains qui portent la vie portent aussi la mort.
Parce que la mort n’est pas l’échec de la vie.
C’est sa destination.
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