
Peut-on trahir un rêve?
- Raphaelle Bach
- il y a 4 jours
- 3 min de lecture
Je pense que tous les agriculteurs ont déjà prononcé cette phrase au moins une fois :
« L'agriculture, c'est un métier de passion. »
Je l'ai dite moi aussi.
Souvent.
Mais je ne m'étais jamais demandé ce qui arrive... quand la passion change.
Mon troupeau de moutons islandais, c'est le cœur de ma ferme. Pas de notre ferme à Brian et moi, mais de la mienne. Celle qui vit à l'intérieur de moi. Celle que je vois quand je me lève le matin et celle avec qui je me couche.
Mes Islandaises, ce ne sont pas juste des moutons.
C'est Blanche.
C'est Isobel.
C'est Engil, Lopí, Agnès, Oreille Cassée et 123, et les autres.
Elles ont toutes leur caractère, leurs habitudes, leur place dans le troupeau.
Elles font partie de ma famille.
Et pourtant...
Depuis bientôt un an, je me demande si je ne devrais pas leur trouver une nouvelle famille.
À chaque fois, j'ai repoussé cette réflexion dans un coin de ma tête.
Plus loin.
Moins visible.
Mais elle revient toujours.
Alors cette fois, j'ai décidé d'y penser pour vrai.
De remonter jusqu'à la racine de la question.
Les raisons économiques sont là.
Les raisons techniques aussi.
Sans entrer dans les détails, faire cohabiter un troupeau de moutons islandais dans une ferme de brebis laitières, c'est comme faire fonctionner deux fermes en une. Deux régies. Deux calendriers. Deux façons de travailler.
Ça fonctionne.
Mais ça ne fonctionne pas vraiment.
Et pourtant, j'ai continué.
Parce que, t'sais...
Ce sont des membres de la famille.
Elles sont là depuis le début.
J'ai construit les 13 Arpents en partie autour d'elles.
Quand tout a changé, quand je me suis demandé si j'arrêtais complètement l'agriculture, puis que j'ai finalement racheté les parts de Frédéric pour continuer seule, ce sont elles qui sont restées.
Elles ont déménagé avec moi.
Trois fois.
À chaque fois, elles sont descendues de la remorque sans savoir qu'elles recommençaient une nouvelle vie.
Moi non plus, d'ailleurs.
On a une histoire.
Et c'est là que j'ai réalisé quelque chose.
Peut-être que la vraie question n'est pas de savoir si les Islandaises ont encore leur place dans ma ferme.
Peut-être que la vraie question est de savoir si j'essaie de les garder... par peur de laisser partir une ancienne version de moi-même.
Mon troupeau d'Islandaises, c'est l'héritage de la première version des 13 Arpents.
Je ne suis plus cette première version.
Ma ferme non plus.
Mais j'ai peur.
J'ai peur de confondre la nostalgie avec mon identité profonde.
J'ai peur de prendre une décision que je regretterai.
Brian m'a dit quelque chose qui m'a fait réfléchir.
« On pourra toujours avoir des Islandais plus tard, quand tout sera mieux placé. »
Il a raison.
Mais je ne pourrai plus avoir Blanche.
Ou Engil.
Si elles partent, ce sera pour toujours.
En 2021, j'avais une vision.
En 2026, j'en ai une autre.
Mes valeurs, elles, n'ont pas changé.
Je veux toujours élever mes animaux avec respect.
Je veux toujours produire une nourriture de qualité.
Je veux toujours construire une ferme dont je suis fière.
Ce qui a changé, c'est la façon d'y arriver.
En 2021, je voulais des races rustiques, rares, un peu extraordinaires. Je voulais être partout à la fois.
Aujourd'hui, j'essaie surtout de bâtir quelque chose qui sera encore debout dans vingt ans. J'essaie de choisir ce qui me ressemble vraiment... plutôt que ce que j'admire chez les autres.
Je n'ai toujours pas pris de décision.
Peut-être que mes Islandaises seront encore ici dans un an.
Peut-être qu'elles feront le bonheur d'une autre famille.
Honnêtement... Je n'en sais rien.
Mais je me demande si grandir, parfois, ce n'est pas accepter que nos rêves évoluent eux aussi.
Je ne sais toujours pas quelle décision je prendrai. Mais je sens qu'aujourd'hui, je regarde cette possibilité avec plus de paix que de culpabilité.
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