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Une nouvelle façon d'habiter ma ferme

30 août
4 min de lecture

Ça fait exactement un mois que je n'avais pas écrit.

 

La dernière fois, je

racontais que mon café n'était plus noir.

 

Je me demandais depuis quand je le buvais comme ça par goût, et depuis quand je le buvais comme ça parce que j'avais décidé, quelque part dans ma vingtaine, que j'étais une fille qui boit son café noir.

 

Ça avait commencé comme une histoire de café.

 

Évidemment, ça a dégénéré.

 

J'ai commencé à me demander combien de choses dans ma vie j'aimais encore réellement.

 

Combien de choses j'avais simplement décidé d'aimer.

 

Combien correspondaient encore à la personne que je suis aujourd'hui.

 

Et quelque part au mois d'août, j'ai arrêté d'écrire.

 

Pas volontairement.

 

Je n'avais simplement plus rien à dire.

 

Ou plutôt : je ne savais plus d'où parler.

 

Quand j'ai commencé en agriculture, j'avais beaucoup de certitudes.

 

Vraiment beaucoup.

 

Je savais quelle agriculture était bonne.

 

Je savais laquelle ne l'était pas.

 

Je savais qu'une petite ferme diversifiée en mise en marché directe était la voie à suivre.

 

Je voulais élever des animaux comme autrefois, retrouver un lien avec la terre, produire de la nourriture autrement.

 

Je voulais prouver qu'on pouvait bâtir une agriculture qui soit bonne pour les animaux, bonne pour la planète et bonne pour les humains qui la pratiquent.

 

Et je le croyais profondément.

 

Ça fait maintenant huit ans que j'élève des animaux.

 

Et l'agriculture a passé huit ans à démolir mes certitudes une par une.

 

Pas mes valeurs.

 

Mes certitudes.

 

La nuance est importante.

 

Parce que chaque fois que je pensais avoir compris quelque chose, la réalité arrivait avec un :

Oui, mais…

 

Oui, mais ça dépend de la ferme.

 

Oui, mais ça dépend des animaux.

 

Oui, mais ça dépend de l'année.

 

Oui, mais ça dépend des humains.

 

Oui, mais ce qui fonctionne ici ne fonctionne pas forcément là.

 

Et chaque fois qu'une certitude tombait, une question prenait sa place.

 

Aujourd'hui, j'habite une ferme que la Raphaëlle de 2020 aurait probablement regardée avec beaucoup de méfiance.

 

Une ferme spécialisée.

 

Un gros troupeau.

 

Une production intensive.

 

Un seul produit vendu à un seul acheteur.

 

Des brebis qui vivent principalement à l'intérieur.

 

Et pourtant, je suis capable aujourd'hui de regarder cette ferme et de voir tout ce que la Raphaëlle de 2020 n'aurait probablement pas su voir.

 

Je vois des nuances.

 

Je vois des compromis.

 

Je vois que le bien-être ne ressemble pas toujours à l'image que je m'en étais faite.

 

Je vois surtout qu'il existe beaucoup plus qu'une bonne façon de faire de l'agriculture.

 

Je crois que c'est une des choses que ce métier m'a le mieux apprises :

plus j'en sais, moins j'ai de certitudes.

 

Mais cet été, quelque chose de différent s'est produit.

 

Ce n'est plus seulement ma façon de faire de l'agriculture que j'ai commencé à questionner.

 

C'est la raison pour laquelle je la faisais.

 

Et là, j'ai figé.

 

Pendant plusieurs semaines, je me suis levée.

 

J'ai nourri.

 

J'ai trait.

 

J'ai soigné.

 

J'ai fait les marchés.

 

J'ai répondu aux messages.

 

J'ai recommencé le lendemain.

 

Puis le lendemain.

 

Puis le lendemain encore.

 

Ça n'allait pas mal.

 

Mais ça n'allait pas bien non plus.

 

Il manquait quelque chose.

 

J'ai fini par trouver les mots en parlant avec Brian :

j'avais perdu le fil conducteur.

 

Je voyais parfaitement ce que je faisais.

 

Je ne savais simplement plus pourquoi je le faisais.

 

Alors mon cerveau a fait ce que mon cerveau fait admirablement bien dans ce genre de circonstances :

 

il a proposé de tout crisser en l'air.

😂

 

J'ai imaginé arrêter certaines productions.

 

J'ai imaginé transformer complètement Les 13 Arpents.

 

J'ai imaginé faire autre chose.

 

J'ai même brièvement envisagé d'aller travailler à l'extérieur pour payer quelqu'un qui travaillerait à ma place à la ferme.

 

Ce qui, quand on prend deux secondes pour regarder la logique de l'affaire, est

quand même assez merveilleux.

 

Mais derrière toutes ces idées, il y avait toujours la même question :

si ce n'est plus ça, alors c'est quoi?

 

Et je cherchais la réponse tellement fort que je n'entendais plus rien.

 

Alors j'ai fait quelque chose d'assez radical pour moi.

J'ai arrêté de chercher.

 

J'ai coupé le son.

 

Pas le son de la ferme, malheureusement. Les moutons n'ont manifestement reçu aucune directive à ce sujet.

 

Mais le bruit autour.

 

Les il faudrait.

 

Les tu devrais.

 

Les stratégies.

 

Les plans.

 

La nécessité de savoir ce que Les 13 Arpents allait devenir.

 

La nécessité de décider immédiatement ce que moi, j'allais devenir.

 

Et dans le silence laissé derrière, quelque chose a commencé à revenir.

 

Pas une réponse.

 

Une envie.

 

L'envie d'écrire.

 

L'envie de raconter.

 

L'envie de regarder ce que je fais autrement.

 

Et, surtout, l'envie de rester.

 

Hier soir, j'ai dit à Brian :

« Ça va mieux. »

 

Je ne suis pas rendue.

 

Je ne vois toujours pas la destination.

 

Je ne sais pas encore exactement à quoi ressembleront Les 13 Arpents dans un an.

 

Mais j'ai compris quelque chose.

 

Je n'ai peut-être pas besoin d'une autre vie.

 

J'ai peut-être simplement besoin de trouver une nouvelle façon d'habiter celle-ci.

 

Et étrangement, ça change tout.

 

Je pense qu'on arrive tous là un jour.

 

À un endroit de notre vie qu'on a pourtant choisi.

 

Qu'on a parfois construit de nos propres mains.

 

Et qui, sans être devenu mauvais, ne nous va plus exactement comme avant.

 

Notre premier réflexe peut être de croire qu'il faut partir.

 

Changer de travail.

 

Changer de projet.

 

Changer de maison.

 

Changer de rêve.

 

Recommencer.

 

Mais peut-être que parfois, la question n'est pas :

« Qu'est-ce que je dois quitter? »

 

Peut-être qu'elle est :

« Comment est-ce que j'ai envie d'habiter ça maintenant? »

 

Je ne connais pas encore complètement ma réponse.

 

Pour une fois, je crois que je vais essayer de ne pas la presser.

 

Je ne sais pas encore exactement comment habiter cette ferme. Je ne sais pas quelle forme elle prendra, ni même quelle forme moi je prendrai avec elle.

 

Mais au milieu de toutes les choses que j'ai remises en question ce dernier mois, il y en a une qui est restée.

 

Je suis une bergère.

 

Je ne sais pas encore tout ce que ça veut dire.

 

Mais pour l'instant, ça me suffit.

 

En attendant, j'avais envie de recommencer à vous écrire.

 

Alors me revoilà

 
 
 

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