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Dépasser l’image idéalisée de la ferme

Ce que huit années d’élevage m’ont appris


Il y a huit ans, je faisais partie de ces néo-ruraux convaincus que l’agriculture devait être repensée de fond en comble. J’avais une vision claire, presque rigide, de ce que devait être une “bonne” ferme : des animaux au pâturage, une approche la plus naturelle possible, aucun recours aux antibiotiques, aux hormones ou aux vermifuges.


Dans mon esprit, la ferme idéale ressemblait à une carte postale : des animaux libres, dans des champs verdoyants, en parfaite harmonie avec la nature.


Et surtout — les agriculteurs traditionnels se trompaient.


Je regardais certaines fermes et je voyais tout ce qui n’allait pas : les animaux gardés à l’intérieur, les traitements, les compromis. J’étais convaincue qu’on pouvait faire autrement.


Alors j’ai retroussé mes manches.


Les débuts


Comme bien des histoires agricoles, la mienne a commencé modestement. Une fermette, quelques poules, des lapins, une chèvre, deux poneys. Puis sont arrivés les cochons, et avec eux, le désir d’aller plus loin. Ce qui n’était au départ qu’un projet nourricier est devenu, peu à peu, une entreprise à part entière. En 2021, Les 13 Arpents ont officiellement vu le jour.


Sur papier, tout faisait du sens. Je voulais bâtir une ferme vivante, cohérente, alignée avec mes valeurs. Une ferme où l’on prend soin de la terre, des animaux et des humains.


Mais entre le papier et le terrain, il y a un monde.



Le premier choc


Le premier choc a été celui de la réalité biologique.


J’avais cette conviction profonde que le pâturage était la voie à suivre. L’image est forte, presque universelle : des animaux libres, dans l’herbe, au rythme des saisons. C’est beau, c’est inspirant, et c’est en grande partie pour ça que plusieurs d’entre nous se tournent vers l’agriculture.


Alors j’ai mis mes brebis et mes agneaux au pâturage. J’ai fait de la rotation, j’ai essayé de faire “comme il faut”. Mais je n’ai pas vermifugé. Par principe.


Je ne voulais pas introduire de traitements dans mon troupeau.


Cette année-là, j’ai perdu presque tous mes agneaux. Il m’en est resté quelques-uns à peine. J’ai aussi perdu une grande partie de mes brebis. Celles qui ont survécu étaient maigres, affaiblies, certaines irrécupérables.


Ce n’était pas une mauvaise saison.

C’était un échec.


L’année suivante, j’ai ajusté mon approche. J’ai vermifugé. Pourtant, les problèmes sont revenus. Les parasites étaient toujours là, et cette fois, ils résistaient au produit utilisé.


C’est une éleveuse du coin, croisée presque par hasard, qui m’a aidée à comprendre ce qui se passait. Certaines races, comme les brebis islandaises, sont particulièrement sensibles aux parasites. Certains troupeaux développent aussi des résistances. Il ne suffit pas de “vermifuger” pour régler le problème, encore faut-il savoir comment, quand et avec quoi.


Cette intervention a tout changé. Pour la première fois, j’ai vu qu’une approche plus technique, plus encadrée, pouvait réellement améliorer la santé de mes animaux.


Le pâturage, pourtant, restait au cœur de ma vision.


Je voulais y croire.


Une autre année, j’ai réussi à contrôler les parasites. Les animaux étaient en forme. J’avais l’impression d’avoir enfin trouvé un équilibre.


Puis les coyotes sont arrivés.


Sur 22 agneaux, j’en ai perdu 15.


Aucun parasite, cette fois. Mais une autre réalité du pâturage que je n’avais pas pleinement mesurée : la prédation.


Une autre façon de faire


Cette année, mes animaux sont restés à l’intérieur. Non pas par choix idéologique, mais parce que je n’avais pas encore les infrastructures nécessaires pour les sortir de façon sécuritaire.


Et pour la première fois, j’ai traversé une saison presque sans pertes.


Deux agneaux sont morts, comme cela arrive parfois, parce qu’ils étaient trop faibles. Mais je n’ai pas vécu l’hécatombe des années précédentes.


Ce contraste m’a frappée de plein fouet.


C’est là que mon regard a réellement changé.


Je me suis rendu compte que je confondais deux choses : ce qui est naturel, et ce qui est souhaitable.


La nature n’est pas toujours bienveillante. Elle est exigeante, parfois brutale. Les parasites font partie de son équilibre. Les prédateurs aussi. La maladie également.


Et notre rôle, comme éleveur, n’est pas de reproduire la nature telle quelle. C’est de choisir ce qu’on reproduit… et ce qu’on corrige. C’est d’intervenir, avec discernement, pour protéger les animaux qui sont sous notre responsabilité.


Aujourd’hui, mes méthodes sont très différentes de celles que j’imaginais au départ.


Parce que les troupeaux qu’on achète aujourd’hui ont une histoire. Certaines maladies sont déjà présentes, parfois incurables, et on doit apprendre à vivre avec.


J’utilise des vermifuges de façon préventive lorsque c’est nécessaire. Je vaccine. Je donne des antibiotiques quand un animal est malade.


Jamais à la légère, jamais en routine aveugle, mais toujours avec une intention claire : éviter la souffrance inutile et préserver la santé du troupeau.


J’ai aussi des hormones dans mon frigo pour synchroniser les chaleurs de mes brebis.


Et ça, c’est un autre angle que je n’avais pas vu venir au départ.


Prendre soin des animaux, ce n’est pas seulement les garder en vie ou en santé à court terme. C’est aussi s’assurer que la ferme qui les élève soit viable.


Parce qu’une ferme qui ne tient pas debout financièrement, c’est une ferme qui disparaît. Et quand une ferme disparaît, les animaux partent à l’encan, perdent leur environnement, leur suivi, leur cohérence.


Faire des choix qui nuisent à la productivité au nom d’une idée du “naturel”, c’est parfois se tirer dans le pied. Et ultimement, ce n’est pas du bien-être animal.


Assurer une certaine performance, une constance, une organisation du troupeau — ça fait aussi partie de la responsabilité qu’on a envers eux.


Ce que je refusais de voir, à mes débuts, c’est que prendre soin des animaux implique parfois de faire des choix inconfortables. Des arbitrages entre plusieurs réalités imparfaites.


Refuser tout traitement au nom du “naturel” peut, dans certains cas, nuire directement au bien-être animal. Laisser un animal dépérir ou mourir parce qu’on refuse d’intervenir n’est pas une forme de respect du vivant. C’est une posture.


Avec le temps, j’ai compris que le véritable engagement, ce n’est pas de rester fidèle à une idée fixe, mais de rester à l’écoute de ce que la réalité nous apprend.


Un changement de perspective


Et les agriculteurs que je jugeais autrefois ?


Je les vois aujourd’hui autrement.


Ils ne sont pas déconnectés. Ils composent.


Avec des sols qui ont une histoire. Avec des troupeaux qui arrivent avec leurs forces et leurs fragilités. Avec des contraintes économiques très réelles.


Et malgré tout cela, ils cherchent, eux aussi, à faire au mieux.


Je crois encore profondément à une agriculture respectueuse, consciente, ancrée. Mais je ne crois plus à une agriculture pure.


Je crois à une agriculture lucide, capable d’utiliser les bons outils au bon moment, sans perdre de vue l’essentiel : le bien-être des animaux et la pérennité de la ferme.


Quant au pâturage, il reste au cœur de ma vision.


Mes animaux vont retourner dehors. C’est un objectif clair.


Mais pas à n’importe quel prix.


Pas au prix de pertes évitables, ni au prix d’une souffrance que je pourrais prévenir.


Ce retour au pâturage devra être réfléchi, structuré, sécurisé. Il devra tenir compte des réalités du terrain : les parasites, les prédateurs, la capacité de rotation, les infrastructures.


Parce qu’un pâturage réussi, ce n’est pas seulement des animaux dans un champ.


C’est un équilibre fragile, qui demande des moyens, du temps et de la rigueur.


Dépasser l’image idéalisée de la ferme, ce n’est pas renoncer à ses idéaux.


C’est accepter de les confronter au réel.

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